M.D.AGUILERA

CUERPO 9000+999 DESSINS - DIBUJOS - DRAWINGS

CUERPO 9000+999 DESSINS / María Dolores Aguilera

CUERPO9000+999DESSINS.



Regarder un dessin, une peinture, une gravure ou une photographie peut être finalement un acte assez délicat parce que l'on a tendance à faire coïncider ce que l'on voit avec ce que l'on connaît. C'est bien normal.
Le problème, c'est qu'aujourd'hui on " connaît " beaucoup de choses. Autrement dit : on a " vu " beaucoup de choses et le mécanisme devient alors plus compliqué.

Ces protoconcepts visuels (" ce que l'on sait ") sont utiles dans la plupart des cas à puisqu'ils nous guident vers une catégorie comme un raccourci, et ils nous font aller l'essentiel ; dans le cas du travail de María Dolores Aguilera, ils peuvent au contraire perturber radicalement l'approche de l'œuvre.
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S'agissant de M. D. Aguilera, le problème est autrement ardu puisque l'intitulé de son travail, Cuerpo 9000+999 dessins est ésotérique et concerne un ensemble de dessins que l'on ne peut pas voir en totalité en raison du nombre.
Quand on lui demande alors de réduire au maximum la description de cet ensemble, elle nous dit qu'il s'agit de 9000 dessins représentant le corps humain, au fusain et sur papier, réalisés en trois formats différents et durant une période d'une dizaine d'années.
Ce que María Dolores oublie de préciser, c'est qu'il s'agit de corps nus et pour être plus précis d'une " portion " de corps. Les membres ne sont pas visibles, la tête non plus ; on ne peut véritablement distinguer qu'un abdomen et un bas-ventre, même si parfois le haut des cuisses, un thorax ou une ébauche d'épaule sont reconnaissables.
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Cette notion temporelle est particulièrement importante s'agissant du travail de María Dolores Aguilera, puisqu'il y a une volonté claire de changement permanent d'un dessin à l'autre inscrit dans une perception à la fois rétentionnelle et immédiate, avec une discontinuité voulue pour ne pas créer un effet de série. Chaque dessin ne succède pas à l'autre, le début et la fin n'existent pas. 
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Quoi qu'il en soit, cette chair absente dans les dessins de María Dolores, peut être identifiée par les nuances de gris obtenu par le frottement de la main sur le fusain. Le contact manuel avec le support papier pour modeler en quelque sorte un abdomen, un entrejambe ou un flanc révèle un acte créateur pur, dans le sens où tout dépend du geste. On est loin des frottages de Seurat, par exemple, où l'apparition joue un rôle important. Ici, rien n'apparaît. Tout est projeté directement. Ainsi, María Dolores Aguilera ne se présente pas comme un intermédiaire ou un médiateur dont la vision serait retranscrite. Elle ne montre pas, elle fait. 
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En y réfléchissant, je trouve dans cet acte de création, à la fois par le sujet, par les moyens et par le nombre, une certaine analogie avec le Golem de la légende juive. Cet être modelé avec de la glaise (Adama, Adam) était été animé grâce au texte sacré que l'on avait écrit sur son front et, pour le tuer, il suffisait d'effacer la première lettre du mot " vérité ". Cet aleph supprimé, la vérité devenait la mort et le Golem redevenait argile.
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Ce corps, que María Dolores a créé sans cesse (9000 fois+999 prochaines fois) a été modelé avec les mains, les doigts frottant le papier pour donner forme à la chair (le gris). Pour l'animer et lui donner la vie, l'artiste a " écrit " autour de cette chair avec des lignes noires qui sont autant de signes calligraphiques. Ces traces de fusains ne sont pas fixées, comme si l'auteur avait voulu garder la possibilité de les faire disparaître et détruire ainsi le corps représenté. 
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Cette ambition démesurée de créer l'humain plutôt que de le montrer est évidente chez María Dolores Aguilera et je devine chez elle une nature à la fois proche d'Ignace de Loyola et du Samouraï japonais. 
L'un a voulu se saisir du monde et l'inclure tout entier dans sa doctrine sans que ce soit à la doctrine de s'adapter au monde, l'autre, dans le Shodô ou le Kendô (le pinceau ou le sabre) cherchait l'efficacité du corps tout entier, le geste parfait jusqu'à l'aboutissement : l'impossibilité du repentir...
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Regardons à présent sur les dessins de María Dolores comment ce trait, projeté d'un seul geste, a la souplesse d'une calligraphie et le sûr propos d'un verbe : vif quand il affirme un flanc solide, tremblant parfois pour suggérer la courbure d'une hanche. Au sens propre et figuré, ce trait contient tous les éléments de l'Être, et María Dolores Aguilera nous le dit avec force : se sont des corps, Cuerpo.
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Alors qu'a-t'elle voulu créer ? Ébaucher une certaine humanité exempte de raison comme le Golem précédait Adam, ou bien concevoir une autre humanité comme la voyait Zarathoustra : " celui qui est éveillé dit : je suis un corps tout entier et rien d'autre " ?
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S'agissant des dessins de María Dolores Aguilera, l'état intermédiaire ne dépend pas de ce qui est montré sur le dessin, puisqu'en réalité on ne voit rien et qu'il n'y est pas question d'académisme. En effet, l'artiste n'a pas voulu montrer une anatomie qui n'est plus caché depuis longtemps dans l'art et il n'y a pas le moins du monde de propos érotiques ou de béance pornographique, comme dans certains dessins de Picasso. Exit donc l'acte sexuel, même si tout semble s'équilibrer autour de la masse noire, identifiée comme l'organe en question.
De là, le gris (la chair) monte en feu ou en fumée, se répand de façon liquidienne ou vibre d'une vie organique, évitant ou déformant les traits de fusain qui semblent s'agiter, se tordre, filer, aller et venir, apparaissant et disparaissant d'un dessin à l'autre. Parfois la main du créateur apparait brusquement et fait cesser cette danse d'un large mouvement oblong qui efface la chair. 
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Alors certes, M.D.Aguilera nous montre l'humanité sans vraiment nous dire quelle est la fonction de celle-ci. Le seul indice que nous pouvons avoir, c'est que tout va et revient au corps, dans une infinie de diversités identiques et différentes, à la fois et non successivement. Chaque dessin contient ainsi " tout " et comme chacun est également différent, nous nous trouvons devant un paradoxe philosophique ou bien une gageure mystique. Peut-être est-ce en fin de compte la solution du problème posé par les dessins de María Dolores Aguilera. 
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Extrait de "À propos de CUERPO999+999DESSINS", Max TORREGROSSA, 2008.


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